Jordi Savall : l'interview
 
 

Jordi Savall : l'interview

Samedi 24 septembre, Jordi Savall et son ensemble Hespèrion XXI étaient en concert dans la Grande Scène du Chesnay. Au programme : une soirée dédiée aux musiques jouées dans l’Empire ottoman du XVIe siècle, entre traditions sépharades, arméniennes et occidentales. L’occasion de lui poser quelques questions sur son attachement à la musique ancienne et de découvrir son rôle de chercheur et de pédagogue.

Comment avez-vous découvert la musique ancienne ?
Je me suis intéressé à la musique ancienne en tant que jeune violoncelliste lorsque j’ai découvert les pièces de Marin Marais, de Bach ou d’autres compositeurs baroques. J’ai trouvé ces musiques très belles et, à la fin de mes études, j’ai voulu les étudier de plus près. J’ai alors pu constater qu’il y avait énormément de pièces de musique très belles qui étaient complètement oubliées. Dès lors, j’ai souhaité faire quelque chose pour y remédier. J’ai eu aussi la chance d’avoir Montserrat Figueras comme compagne et collaboratrice, avec laquelle j’ai pu développer de très nombreux projets.

Pourquoi ce goût prononcé pour la musique ancienne ?
Les musiques d’autres époques apportent des choses que nous n’avons plus aujourd’hui. Il y a toute une vision expressive, poétique. Par exemple, la beauté d’une église romane ou gothique est tellement particulière qu’elle ne peut pas se comparer aux plus beaux édifices actuels. La musique ancienne représente quelque chose d’unique qui appartient aussi à notre histoire. Une des choses les plus essentielles de l’être humain, c’est de cultiver la mémoire. La musique a besoin de sa mémoire, mais elle a aussi besoin d’interprètes. Une peinture du Caravage vous pouvez l’apprécier directement au musée, mais la musique, il vous faut des interprètes. Pour cela, il faut des musiciens qui étudient les techniques de ces époques et qui comprennent comment on jouait ces musiques.

Comment organisez-vous votre temps, entre vos activités de recherche et vos concerts ?
L’année passée, j’ai fait 160 concerts, donc je passe beaucoup de temps, même dans les voyages, à lire et travailler. Pendant les tournées aussi, je prends mes partitions, mon ordinateur. Mais surtout, en 1965 au début de mes activités autour de la musique ancienne, nous avons passé plus de dix ans à faire seulement de la recherche. Tout ce temps, je l’utilise maintenant dans mes concerts.

Sur quelles bases travaillez-vous ? Des partitions, des manuscrits ?
Ce sont souvent des partitions conservées dans des bibliothèques, mais il y a aussi beaucoup de musiques issues de la tradition orale, et qui ont été transmises pendant 5 à 6 siècles de famille en famille, au gré des diasporas et des mouvements de population. Les Juifs espagnols ont par exemple amené leur langue et leur culture avec eux et ils ont continué à la chanter pendant des siècles. D’Espagne, ils sont allés vers l’ex-Yougoslavie, la Grèce, dans tous les pays gouvernés par l’Empire Ottoman, qui toléraient d’autres croyances que l’Islam.

Cette tradition orale, est-elle encore forte ?
C’est souvent le contact avec les musiciens qui m’apprend des choses et qui me fait découvrir certaines œuvres. Mais il y a aussi beaucoup de musicologues et de chercheurs qui ont fait des recherches pendant toute leur vie. Les traditions orales sont très fragiles et aujourd’hui, elles disparaissent rapidement avec l’influence des musiques enregistrées.

Êtes-vous nombreux dans le monde à vouloir préserver le patrimoine musical ?
Oui, dans chaque culture on trouve de nombreux chercheurs. Ce qui est plus rare, c’est de trouver des gens qui exploitent ces recherches pour en faire des concerts. Nous trouvons important de faire cela. C’est à travers le pont établi entre le passé et le présent, ou entre musiciens de cultures différentes qu’on arrive à faire vivre ces musiques.

Avez-vous l’impression que la relève est assurée ?
C’est toujours fragile, mais il y a aujourd’hui beaucoup d’intérêt pour la musique ancienne. On a compris que pour donner une belle interprétation d’une œuvre musicale, il faut lui être fidèle et comprendre son époque.

Pouvez-vous nous parler du programme joué au Chesnay ?
J’ai découvert ce programme lors d’un voyage en Turquie il y a quelques années. Mes amis sur place m’ont dit que des manuscrits venaient d’être réédités. Je me suis plongé pendant quatre ans dans ces musiques, puis j’ai pris contact avec des musiciens turcs et nous avons travaillé ensemble. J’ai découvert des musiques merveilleuses, complètement ignorées. Avec ce concert, nous combinons des musiques d’auteurs ottomans avec des musiques sépharades et arméniennes. C’est grâce à ce mélange de culture que le programme a une très grande beauté. La musique turque est pleine d’énergie, très rythmée. La musique sépharade est très émouvante et passionnée. La musique arménienne est d’une douceur et d’une tristesse à serrer le cœur. Ce dialogue de culture existait au sein de l’Empire ottoman aux XVIe et XVIIe siècles. Au sein de l’ensemble Hespèrion XXI, on retrouve ce mélange de cultures : il y a des musiciens turcs, bulgares, grecs, arméniens et espagnols. On se connait depuis de nombreuses d’années, c’est un dialogue entre des artistes experts dans leur domaine.

Pour finir, connaissez-vous le département des Yvelines ?
Oui bien sûr, c’est une région où je viens souvent. C’est là que j’ai enregistré la musique de Tous les matins du monde dans l’église de Saint-Lambert des Bois. J’y ai fait de nombreux concerts également et je suis ravi de m’y produire ce soir.